Lore Magazine de culture & d'histoire

Littérature

Le roman décadent

Le roman décadent
Joris-Karl Huysmans, portrait anonyme, vers 1887.

À rebours, publié par Huysmans en 1884, ressemble moins à un roman classique qu'à l'inventaire mental d'un homme qui veut remplacer le monde par des sensations fabriquées. Parfums, pierres précieuses, fleurs monstrueuses, livres rares et couleurs artificielles composent un laboratoire esthétique fermé. L'action disparaît presque entièrement au profit d'une expérience radicale de saturation culturelle.

Publié en 1884, À rebours devient vite l'un des textes emblématiques du décadentisme européen. Il suit Jean des Esseintes, aristocrate hypersensible qui se retire du monde pour se composer un environnement entièrement artificiel. Son retrait n'est pas seulement social : il s'agit de remplacer la nature par une culture plus intense et plus rare, dont il choisit les couleurs, les livres, les parfums et les fleurs comme on agence une œuvre totale.

Le roman inverse les attentes de la fiction du XIXe siècle. Presque sans intrigue ni personnages secondaires, il déplace la narration vers la description obsessionnelle des goûts, des matières et des états nerveux, au plus près de l'esthétique décadente — fatigue de la modernité, culte de l'artifice et des sensations rares, rejet de la banalité bourgeoise.

Un épisode est resté célèbre, celui de la tortue dont des Esseintes fait incruster la carapace de pierres précieuses pour l'accorder à son décor, et qui meurt écrasée sous l'ornement. La scène condense tout le livre : à force de raffinement, la beauté artificielle finit par étouffer le vivant.

À rebours marquera durablement Oscar Wilde, les symbolistes et une part de la modernité littéraire, en faisant de la culture un milieu où l'on respire autant qu'on s'intoxique.

En savoir plus

Lire en mode scroll immersif