Littérature
La bibliothèque infinie
Dans une nouvelle de Jorge Luis Borges publiée en 1941, une bibliothèque contient absolument tous les livres possibles. On y trouve donc tous les chefs-d'œuvre jamais écrits… mais aussi des milliards de textes absurdes, faux ou incompréhensibles. Le récit est devenu une obsession pour les mathématiciens, informaticiens et créateurs d'internet.
Dans La Bibliothèque de Babel, courte nouvelle de Jorge Luis Borges, l'univers tout entier se réduit à une bibliothèque démesurée, faite de salles hexagonales identiques reliées à l'infini, où se répètent sans fin les mêmes étagères et les mêmes couloirs. Sa règle est simple et vertigineuse : tous les livres possibles y existent déjà. Comme chaque volume partage le même format et le même jeu de caractères, la combinaison de toutes les lettres dans tous les ordres imaginables suffit à contenir absolument tout.
On y trouve donc Shakespeare, des œuvres jamais écrites, la biographie exacte de notre vie, des prédictions de l'avenir ou la traduction parfaite d'un texte perdu, noyés dans une quantité infinie de pages absurdes saturées de signes aléatoires. Borges en tire aussitôt un vertige philosophique : si tous les textes possibles coexistent, la recherche du savoir devient presque impossible, et l'on ne sait plus comment reconnaître un vrai livre dans un océan de faux, ni distinguer le sens du simple bruit.
Les habitants de la bibliothèque vivent cette quête comme une obsession. Certains traquent un catalogue qui révélerait l'ordre du lieu, d'autres versent dans le fanatisme ou le désespoir, et des sectes se forment autour de volumes réputés sacrés. La nouvelle frappe aujourd'hui par sa manière d'anticiper internet, ce monde saturé d'informations où tout existe quelque part mais où le fiable se cache derrière l'innombrable.
Des informaticiens s'y sont d'ailleurs essayés concrètement : un projet baptisé « Library of Babel » génère automatiquement toutes les combinaisons de texte possibles, et l'on peut y retrouver son propre nom ou une phrase entière, perdus parmi des milliards de pages incohérentes. En quelques feuillets, Borges retourne ainsi le symbole même de l'ordre et du savoir en un labyrinthe inquiétant, où l'infini, loin de rassurer, devient une source d'angoisse, et touche à la littérature, à la religion, aux mathématiques et au hasard bien avant l'âge des ordinateurs.