Culture
Les cellules immortelles
En 1951, des chercheurs prélèvent des cellules tumorales sur une patiente américaine nommée Henrietta Lacks. Contre toute attente, ces cellules refusent de mourir en laboratoire. Elles deviennent la première lignée cellulaire "immortelle" de l'histoire et seront utilisées dans des milliers de découvertes médicales… sans que sa famille ne le sache pendant des décennies.
Dans la plupart des expériences de biologie, les cellules humaines ne survivent que quelques jours en laboratoire, ce qui, au début du XXe siècle, bride énormément la recherche : impossible d'étudier durablement un cancer, un virus ou un médicament sur des cellules stables. Tout change en 1951, à l'hôpital Johns Hopkins de Baltimore, où Henrietta Lacks, une jeune femme afro-américaine, est soignée pour un cancer du col de l'utérus particulièrement agressif. Au cours des examens, des médecins prélèvent à son insu des cellules tumorales, selon une pratique alors courante et rarement expliquée aux patients.
Le biologiste George Gey observe aussitôt un phénomène inédit : ces cellules ne meurent pas, elles se divisent à une vitesse stupéfiante. Pour la première fois, une lignée humaine semble capable de survivre indéfiniment en culture. Baptisée « HeLa » d'après les premières lettres du nom d'Henrietta Lacks, elle gagne en quelques années les laboratoires du monde entier et devient un outil central de la biologie moderne.
Les cellules HeLa contribuent dès les années 1950 à la mise au point du vaccin contre la poliomyélite, puis servent à étudier les virus, les radiations, les effets de la microgravité, les mécanismes du cancer ou les chromosomes humains. Mais ce triomphe scientifique recouvre une histoire plus sombre : pendant des décennies, la famille Lacks ignore presque tout du destin de ces cellules, que des entreprises produisent et vendent massivement.
Si robustes qu'elles en deviennent presque un organisme autonome, elles contaminent parfois d'autres cultures, au point que plusieurs lignées réputées distinctes se sont révélées envahies par des HeLa. Leur immortalité s'explique en partie par une activation anormale de la télomérase, l'enzyme qui empêche le raccourcissement des télomères associé au vieillissement cellulaire — une propriété qui passionne encore les chercheurs sur le cancer et la longévité. L'histoire des HeLa fascine parce qu'elle mêle découverte majeure, bioéthique, racisme institutionnel et économie de la recherche. Derrière l'un des instruments les plus précieux de la biologie moderne se tenait une personne réelle, dont le nom est longtemps resté presque invisible.