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Le regard interdit

Le regard interdit
Édouard Manet, Le Déjeuner sur l'herbe, 1863.

Le scandale du Déjeuner sur l'herbe ne vient pas seulement de la nudité. La femme au premier plan regarde directement le spectateur avec un calme presque désinvolte pendant que les hommes habillés semblent l'ignorer. Manet détruit ainsi les codes habituels du nu académique : la scène paraît contemporaine, consciente d'elle-même et impossible à justifier par un prétexte mythologique.

Quand Manet expose Le Déjeuner sur l'herbe au Salon des Refusés de 1863, le tableau déclenche aussitôt moqueries et indignation. Le public y reconnaît des motifs empruntés à la peinture classique italienne, mais transposés dans un présent qui les rend incongrus : deux hommes vêtus en bourgeois contemporains bavardent dans un sous-bois tandis qu'une femme nue, assise près d'eux, ne manifeste aucune gêne.

Le scandale tient surtout à son regard. Là où le nu académique détournait les yeux ou se drapait d'un prétexte mythologique, elle fixe tranquillement le spectateur, pleinement consciente d'être vue, et cette frontalité fait de celui qui regarde un participant malgré lui. Manet renforce le trouble par sa facture : contrastes abrupts, aplats assumés, proportions instables, jusqu'à cette baigneuse du fond qui paraît trop grande pour le paysage.

C'est là que se joue la modernité de l'œuvre, au moment où la peinture cesse de dissimuler ses artifices derrière une illusion harmonieuse. Le Déjeuner sur l'herbe dérange donc moins parce qu'il montre un corps nu que parce qu'il met soudain au jour les conventions sociales et visuelles que l'on ne remarquait plus.

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