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Littérature

Le poème éclaté

Le poème éclaté
Stéphane Mallarmé, Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, premier état (vers 1897).

Quand Stéphane Mallarmé publie Un coup de dés jamais n'abolira le hasard en 1897, plusieurs lecteurs pensent presque à une erreur d'impression. Les mots sont dispersés dans le vide, certaines phrases explosent en capitales pendant que d'autres disparaissent dans les marges. Mallarmé transforme alors la page entière en espace visuel, comme si la poésie devait aussi se lire avec les yeux avant même d'être comprise par le langage.

À la fin du XIXe siècle, la poésie française reste encore largement dominée par des structures visuelles très régulières : strophes alignées, métrique stable et disposition compacte du texte. Avec Un coup de dés jamais n'abolira le hasard, Mallarmé rompt brutalement cette logique. Le poème est publié en 1897 dans la revue Cosmopolis. Les mots y sont répartis sur de grandes doubles pages traversées de blancs immenses. Certaines phrases surgissent en capitales, d'autres apparaissent minuscules ou isolées dans un coin.

Mallarmé précise lui-même que la page doit être pensée comme une unité entière et non comme une simple succession linéaire de vers. Le vide devient alors aussi important que les mots. Cette mise en page produit une lecture physique particulière. L'œil saute, ralentit, hésite ou anticipe des fragments avant même la phrase complète. Le poème contient également plusieurs lignes narratives superposées qui peuvent presque être lues séparément.

Mallarmé voulait créer une forme où typographie, rythme et pensée fonctionneraient ensemble comme une partition visuelle. L'œuvre influence ensuite énormément les avant-gardes du XXe siècle : futurisme, dada, poésie concrète et livres d'artistes. Des décennies plus tard, Marcel Broodthaers ira jusqu'à remplacer tous les mots du poème par des bandes noires afin de révéler uniquement sa structure graphique.

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