Architecture
Justinien dépasse Salomon
Le 27 décembre 537, l'empereur Justinien inaugure Sainte-Sophie à Constantinople et, selon la chronique, s'écrie : « Salomon, je t'ai surpassé ! » Les architectes Anthemius de Tralles et Isidore de Milet viennent d'achever une audace inédite : une coupole de trente-et-un mètres reposant sur un carré de voûtes pénétrantes. La nef unique, baignée d'une lumière filtrée par quarante fenêtres à la base du dôme, impressionne au point que des témoins croient le dôme suspendu par une chaîne d'or. Vingt et un ans plus tard, un séisme fait s'effondrer cette première coupole ; elle sera reconstruite en 562, plus haute.
Justinien règne sur un empire reconquis en partie — Italie, Afrique du Nord — et obsédé par la restauration de la grandeur romaine. Sainte-Sophie, érigée en cinq ans seulement sur le site d'une basilique précédente incendiée, doit incarner cette renaissance impériale. Dix mille ouvriers et cent maîtres d'œuvre mobilisent marbres de toute la Méditerranée : porphyre égyptien, vert de Thessalie, blanc de Proconèse.
Anthemius, mathématicien et ingénieur, et Isidore, spécialiste des voûtes, expérimentent une géométrie où le poids de la coupole est redistribué vers les piles massives par des demi-coupes latérales. Le résultat donne l'illusion d'une surface flottante — effet renforcé par des rangées de fenêtres qui percent la base du dôme.
L'effondrement de 558, après un séisme, tue Isidore le Jeune, neveu du premier architecte, qui reprend le chantier. La nouvelle coupole, légèrement plus élevée et renforcée par des contreforts extérieurs visibles encore aujourd'hui, devient le modèle des grandes coupoles byzantines puis ottomanes.
Pendant près de mille ans, jusqu'à la construction de Saint-Pierre à Rome, Sainte-Sophie reste la plus vaste cathédrale chrétienne du monde. Convertie en mosquée en 1453, puis en musée en 1934, elle demeure le symbole d'une ville où empires et religions se superposent sans effacer la voix de Justinien.