Culture
La couleur des momies
Pendant plusieurs siècles, des artistes européens utilisent un pigment appelé "Mummy Brown", fabriqué à partir de restes de momies égyptiennes broyées mélangés à des résines et huiles. La couleur, appréciée pour ses bruns transparents, circulait dans les ateliers sans que beaucoup de peintres sachent exactement ce qu'elle contenait réellement.
À partir du XVIIIe siècle, et plus encore au XIXe, l'Europe se prend de passion pour l'Égypte ancienne, une égyptomanie qui gagne l'architecture, les collections, les spectacles et jusqu'aux matériaux des peintres. C'est dans ce climat qu'apparaît le Mummy Brown, un pigment obtenu à partir de matières organiques tirées de momies humaines ou animales, réduites en poudre puis mêlées à divers liants.
La couleur séduisait certains artistes par sa transparence, sa profondeur et ses tonalités chaudes, idéales pour les glacis. Le commerce qui l'entourait reposait toutefois sur un mélange de vérité et d'exagération : si quelques préparations contenaient bel et bien des fragments de momie, d'autres se contentaient de résines ou de bitumes vaguement associés à l'Égypte.
Au XIXe siècle, plusieurs peintres découvrent avec malaise l'origine exacte du produit, et l'on raconte qu'Edward Burne-Jones enterra solennellement un tube de Mummy Brown après en avoir appris la composition. L'épisode dévoile un aspect troublant du marché artistique industriel, où la couleur devient une matière mondialisée, détachée de toute considération funéraire.
Le pigment finit par disparaître à mesure que les stocks s'épuisent et que les sensibilités évoluent, mais son existence rappelle jusqu'où put aller la transformation du passé antique en simple matériau esthétique.