Art
Pruitt-Igoe s'effondre
En 1972, les tours Pruitt-Igoe à Saint-Louis sont dynamitées moins de vingt ans après leur construction — symbole retentissant de l'échec des grands ensembles aux États-Unis. L'image des implosions fera dire à Charles Jencks que l'architecture moderniste est morte ce jour-là, même si la réalité sociale et politique est plus complexe.
Inaugurés en 1954-1956, les quatorze blocs de Pruitt-Igoe devaient offrir des logements modernes et aérés aux familles afro-américaines de Saint-Louis, dans un contexte de ségrégation urbaine et de fuite des classes moyennes vers la périphérie. Conçus par Minoru Yamasaki — futur architecte des tours jumelles — selon les principes du CIAM, ils appliquaient les « rues en l'air », les espaces verticaux, la séparation des circulations. Rapidement, sous-financement, vacance, vandalisme, insécurité et négligeance municipale transforment le complexe en symbole de décadence.
En 1972, la municipalité décide de démolir trois des blocs les plus dégradés ; les images de implosions, filmées et diffusées, font le tour du monde. Charles Jencks y verra la « mort de l'architecture moderniste » — formule séduisante mais simplificatrice. Pruitt-Igoe n'échoue pas seulement parce que le béton est laid : il échoue parce que les logements sociaux américains sont sous-entretenus, parce que les emplois partent, parce que la ségrégation raciale concentre la pauvreté, parce que les promesses urbanistiques ne sont pas financées dans la durée.
L'implosion devient une image-métaphore utilisée contre toute architecture sociale d'après-guerre — parfois au profit de politiques libérales qui abandonnent le logement public. Comprendre Pruitt-Igoe, c'est séparer le bâtiment de son contexte politique : les tours étaient-elles un mauvais type, ou un bon type mal géré ? La question reste ouverte — mais l'image des ruines fumantes a tranché dans l'imaginaire avant les historiens.