Culture
Les cadrans au radium
Au début du XXe siècle, des milliers de montres et d’instruments militaires furent peints avec une substance considérée comme presque miraculeuse : le radium. Les cadrans brillaient dans l’obscurité grâce à une peinture luminescente appliquée à la main par de jeunes ouvrières. Pour affiner leurs pinceaux, elles pointaient régulièrement les poils avec leurs lèvres, ingérant sans le savoir des particules radioactives extrêmement dangereuses.
Après la découverte du radium par Marie et Pierre Curie à la fin du XIXe siècle, cette substance devient rapidement associée au progrès scientifique et à l’innovation. Sa capacité à produire une lumière permanente fascine le public et l’industrie.
Des entreprises américaines utilisent alors des peintures contenant du radium mélangé à des composés phosphorescents pour fabriquer des cadrans lumineux destinés aux montres, instruments militaires et tableaux de bord. Le travail est principalement confié à de jeunes ouvrières spécialisées dans la peinture miniature. Afin d’obtenir des chiffres extrêmement fins, les employées utilisent une technique appelée lip-pointing : elles humidifient régulièrement les pinceaux avec leurs lèvres pour reformer une pointe précise. Chaque geste dépose de petites quantités de matériau radioactif dans leur organisme.
Au départ, les dangers sont largement minimisés. Certaines ouvrières peignent même leurs ongles ou leurs dents avec la peinture luminescente pour s’amuser sous les lumières tamisées. Les conséquences apparaissent progressivement. Le radium se comporte chimiquement comme le calcium et s’accumule dans les os. Plusieurs travailleuses développent des nécroses de la mâchoire, des cancers et des atteintes osseuses graves.
Les procès intentés par les Radium Girls dans les années 1920 deviennent un moment important de l’histoire du droit du travail et de la radioprotection industrielle. Ces affaires contribuent à transformer les normes de sécurité liées aux substances toxiques et radioactives. Le paradoxe reste frappant : une matière présentée comme symbole futuriste de modernité s’est révélée capable d’endommager lentement les corps de celles qui la manipulaient quotidiennement.