Littérature
Le poète disparu
Arthur Rimbaud écrit une partie des poèmes les plus influents de la littérature française… avant l'âge de 20 ans. Puis il arrête presque brutalement la poésie pour toujours. Le reste de sa vie se déroule loin des livres, entre commerce, voyages et trafics dans la Corne de l'Afrique.
Peu de trajectoires sont aussi déconcertantes que celle d'Arthur Rimbaud. Entre seize et vingt ans, il écrit des textes qui bouleversent la poésie française — Le Bateau ivre, Une saison en enfer, les Illuminations — puis s'efface presque d'un coup du monde littéraire. Tout, chez lui, commence par la révolte : élevé à Charleville dans une famille stricte qu'il supporte mal, il développe très tôt une obsession de la fuite et s'attaque aux formes classiques, mêlant visions hallucinées, violence et modernité urbaine dans une langue qu'il pousse jusqu'à la rupture.
Son idée la plus célèbre tient en une formule, glissée dans une lettre de 1871 : le poète doit se faire « voyant » par un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». La poésie ne sert plus à décrire le monde mais à transformer la perception elle-même, quitte à dérouter ses contemporains avec des images qui semblent incohérentes et des phrases qui éclatent. Cette écriture nourrira pourtant le symbolisme, le surréalisme et une large part de la poésie moderne.
Sa légende doit aussi beaucoup à Paul Verlaine, avec qui il vit une relation passionnelle et destructrice, faite d'alcool, de disputes et de scandales, qui culmine lorsque Verlaine tire sur lui à Bruxelles en 1873. Mais le plus troublant vient ensuite : sitôt Une saison en enfer achevée, Rimbaud cesse presque totalement d'écrire, et au lieu de mourir jeune comme les artistes de légende, il continue de vivre, voyageant à travers l'Europe avant de gagner l'Afrique, où il devient explorateur, marchand et intermédiaire commercial.
Ce silence n'a jamais cessé d'intriguer. Pourquoi quitter la poésie après l'avoir révolutionnée si jeune ? Certains y voient un homme qui jugeait déjà la littérature impuissante face au réel, d'autres une fuite qu'il ne pouvait plus arrêter. Le paradoxe est entier : Rimbaud est devenu l'un des symboles absolus du poète moderne précisément parce qu'il a tourné le dos à la poésie, adolescent génial et voyageur insaisissable disparu presque volontairement de sa propre légende.