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Littérature

Les voyelles colorées

Les voyelles colorées
Arthur Rimbaud, photographie de Carjat, 1872.

Dans son célèbre sonnet Voyelles, Arthur Rimbaud attribue une couleur différente à chaque lettre : "A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu". Le poème semble suivre une logique secrète impossible à stabiliser complètement. Depuis plus d'un siècle, critiques, neurologues et poètes tentent de comprendre pourquoi ces associations paraissent à la fois arbitraires et étrangement convaincantes.

Rimbaud écrit Voyelles vers 1871, alors qu'il n'a qu'une quinzaine d'années, et le poème s'ouvre sur une formule restée célèbre : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ». À chaque voyelle répond ensuite une cascade d'images tantôt organiques, tantôt cosmiques ou presque hallucinatoires. On a longtemps lu le texte comme une expérience de synesthésie, ce phénomène neurologique qui pousse certaines personnes à associer spontanément des sons, des lettres ou des chiffres à des couleurs.

Rien ne prouve pourtant que Rimbaud l'ait été : le poème fonctionne surtout comme une machine associative très dense, où sons, couleurs et images se contaminent sans jamais obéir à une règle claire. Pourquoi le A serait-il noir plutôt que blanc, et le O bleu ? Le texte se garde de répondre, et c'est cette absence de logique stable qui le rend troublant.

L'instabilité épouse exactement le projet de Rimbaud, ce « dérèglement de tous les sens » où le langage devait engendrer des expériences mentales neuves au lieu de décrire le monde. Voyelles anticipe ainsi plusieurs recherches modernes sur la perception, l'abstraction et les liens entre langage et sensation, et continue de fasciner parce qu'il laisse deviner un système caché parfaitement cohérent dont il ne livre jamais tout à fait la clé.

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