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Le jaune disparu

Le jaune disparu
Georges Seurat, Un dimanche à la Grande Jatte, 1884.

En regardant La Grande Jatte de Georges Seurat aujourd'hui, vous ne voyez probablement pas les vraies couleurs du tableau. Certains pigments jaunes utilisés par le peintre ont lentement bruni avec le temps. Les scientifiques pensent même que certaines zones étaient autrefois beaucoup plus lumineuses et ensoleillées. L'œuvre visible au musée est donc légèrement différente de celle exposée en 1886.

Lorsque Georges Seurat présente Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte en 1886, la scène semble paisible — promeneurs élégants, ombrelles, quelques chiens, la Seine au fond —, mais à mesure qu'on s'approche, les silhouettes se défont en milliers de petites touches colorées juxtaposées. Seurat appartient à une génération fascinée par la science, à une époque où les théories sur la lumière et la perception des couleurs passionnent autant les peintres que les physiciens. Plutôt que de mélanger ses teintes sur la palette, il pose côte à côte des points purs et laisse l'œil du spectateur recomposer l'image : c'est le pointillisme, et la vibration lumineuse très particulière qui en résulte.

Pour ses jaunes les plus intenses, Seurat emploie notamment le jaune de chrome, pigment moderne alors très en vogue mais à base de chromate de plomb, toxique et surtout instable. Avec le temps, certaines zones jaunes brunissent ou perdent leur éclat sous l'effet de la lumière et de l'air, si bien que des analyses récentes estiment que des parties de La Grande Jatte étaient sensiblement plus lumineuses à l'origine : l'herbe, les robes et certains reflets avaient des tons plus chauds que ceux visibles aujourd'hui. Le tableau accroché au musée n'est donc pas tout à fait celui qu'ont découvert les visiteurs de 1886.

Cette lente métamorphose passionne les restaurateurs, qui scrutent les pigments au scanner et par analyse chimique pour comprendre leur évolution, allant jusqu'à simuler numériquement l'aspect d'origine de l'œuvre. Elle rappelle aussi la minutie presque obsessionnelle de Seurat, capable de passer des heures sur quelques centimètres de toile et d'aller jusqu'à peindre le cadre lui-même de petits points colorés, pour prolonger l'effet optique jusque dans les bordures.

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